Jules Verne s’installe à Amiens en 1871, il ne quittera plus la capitale picarde où il s’éteint le 24 mars 1905. Pendant ses 34 ans de vie à Amiens, il a participé activement à la vie politique locale, multipliant les mandats dans plusieurs institutions. Ainsi, il a, entre autres, été conseiller municipal, directeur de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts, membre de la Société Industrielle et membre du conseil de direction de la Caisse d’Epargne.

En décembre 1875, Jules Verne est nommé Directeur de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts d’Amiens. A cette occasion il prononce un discours resté célèbre : Une Ville idéale.

Il s’agit d’un rêve. Jules Verne rêve sa ville dans le futur. Soucieux de ne pas vexer ses contemporains, il évoque Amiens dans l’avenir, tout en parlant des nouveautés qui se font attendre et des choses qui devraient déjà exister !

« Quelques savants bien informés affirment que les songes, même ceux qui nous paraissent se prolonger pendant toute une longue nuit, ne durent en réalité que quelques secondes.
Puisse vous sembler telle, Mesdames et Messieurs, cette promenade idéale que, sous une forme trop fantaisiste peut-être, je viens de faire en rêve dans la ville d’Amiens… en l’an 2000 !»

Cette balade fantaisiste que propose Jules Verne à ses lecteurs correspond, à quelques monuments près, au parcours quotidien de l’auteur.

Au départ de la Maison à la tour, suivons notre romancier à travers la ville et découvrons, sous sa plume, les monuments amiénois du XIXe siècle.

La Maison de Jules Verne : 2, rue Charles Dubois
« Les gens me demandent souvent, pourquoi je réside à Amiens, moi qui suis si complètement Parisien d’instinct. Eh bien, parce que, comme je vous ai dit, j’ai du sang breton, et que j’aime la tranquillité, et je ne pourrais être plus heureux que dans un cloître. Une vie calme d’étude et de travail fait ma joie. Je suis venu à Amiens pour la première fois en 1856, quand j’ai rencontré la dame qui est maintenant ma femme.[…] C’est une bonne chose, car, comme Hetzel m’a dit l’autre jour, si je vivais à Paris, j’aurais écrit au moins dix romans de moins que je n’ai fait. J’aime beaucoup la vie ici. […] Et je continue à être amoureux du théâtre : chaque fois qu’une pièce se présente au petit théâtre, il va sans dire que Madame Jules Verne et son mari se trouveront dans leur loge ».
Interview accordée à Robert Sherard en juin 1893 (Jules Verne at home dans le Mac Clure’s magazine)
 
Le cirque Jules Verne
Situé place Longueville, le cirque municipal a été construit par l’architecte Emile Ricquier, entre 1887 et 1889.
Ce monument s’appelle depuis novembre 2003, le cirque Jules Verne en souvenir du discours prononcé par ce dernier lors de son inauguration, le 23 juin 1889.
Jules Verne est alors conseiller municipal et membre de la 4ème commission qui traite des affaires culturelles de la Ville.

«Cette allocution n’a pour excuse que d’exprimer la très sincère admiration due à notre nouveau cirque. Oui, Amiens peut s’enorgueillir de le posséder. Ce qu’il coûtera, je n’en sais rien !
Mais ce que je sais, c’est qu’il vaudra son prix, c’est qu’il rapportera largement à la ville l’intérêt de ce qu’il lui aura coûté […].
Oui, solide ! Et si les Gaulois disaient jadis : « Nous ne craignons rien, si ce n’est que le ciel ne nous tombe sur la tête ! » soyez plus rassurés que ne l’étaient vos aïeux… Le ciel de Ricquier ne tombera pas sur vous ! »

Extraits du discours inaugural du 23 juin 1889
Le Musée de Picardie (rue de la République)
Construit entre 1855 et 1867, cet édifice réalisé grâce à la Société des Antiquaires de Picardie fut l’un des premiers lieux bâtis spécifiquement pour abriter un musée. Conçu véritablement comme un palais pour les arts à la gloire de la Picardie et de l’Etat. Inauguré sous Napoléon III en 1867, le musée Napoléon (c’est son premier nom) sera débaptisé en 1870. La municipalité cherche alors à faire disparaître les traces du second Empire. Jules Verne l’évoque dans la Ville idéale :
« Les N couronnés qui s’obstinaient à reparaître sous les grattages municipaux. »
 
L’ancienne Caisse d’Epargne (rue de la République)
Jules Verne sera membre du Conseil Directeur en 1895.
Le fronton sculpté par Albert Roze représente « La vieillesse heureuse assurée par l’épargne ».

Fronton sculpté par Albert Roze
L’Hôtel de ville
Suite à l’attentat perpétué par son neveu, Jules Verne restera boiteux (la balle l’ayant atteint à la cheville ne lui sera jamais retirée). Ainsi, à partir de 1886, Jules Verne diminue ses déplacements et s’investit dans la vie locale. Il fut, entre autres, conseiller municipal pendant 16 ans de 1888 à 1904. Sa présence inattendue sur la liste du Maire républicain Frédéric Petit, engendre de nombreuses critiques.
Les journaux attaquent Jules Verne sur son « changement politique » et il tente de se justifier.
« Mon unique intention est de me rendre utile et de faire aboutir certaines réformes urbaines. Pourquoi mêler toujours la politique et le christianisme aux questions administratives ? Tu me connais assez pour savoir que, sur les points essentiels, je n’ai jamais subi aucune influence… J’ajoute que, mon infirmité m’obligeant à une vie plus sédentaire, il m’est utile de rester en contact avec les affaires, et avec mes semblables, question de métier».
Lettre à son ami d’enfance, Charles de Maisonneuve.
 
La Place Périgord (aujourd'hui Place Gambetta)
Perdu dans son rêve de Ville idéale, Jules Verne ne sait plus bien s’il se trouve vraiment à Amiens, sauf aux abords de la Place Périgord (rebaptisé Place Gambetta):
« Je les reconnaissais, ces hôtels ! Mais combien les maisons étaient changées ! Cette rue des Rabuissons avait un faux air de boulevard Haussmann ! J’étais indécis, je ne savais plus que croire… Arrivé à la place Périgord, le doute ne me fut plus permis !
En effet, une sorte d’inondation avait envahi la place. L’eau jaillissait des pavés, comme si quelque puits artésien se fût instantanément foré dans le sol.
« La conduite d’eau ! m’écriai-je, la grosse conduite qui crève là, tous les ans, avec une régularité mathématique ! Oui, je suis bien à Amiens, et au cœur même de la vieille Samarobrive* ! » ».
Extrait Une ville idéale.

* Samarobriva (le pont sur la Somme) est le nom antique d’Amiens.

Cette sculpture réalisée par Albert Roze a été déplacée lors de la reconstitution de l'Horloge Dewailly en 2000 sur l'actuelle Place Marie-sans-chemise.
La Cathédrale Notre-Dame
Dans Une ville idéale, Jules Verne espère voir la cathédrale dégagée de son corset de maisons (le parvis de l’époque était beaucoup moins large) :
« Je me précipitais sur la place du parvis !... Ce n’était plus un étroit cul de sac, avec de hideuses masures, mais une place large, profonde, régulière, bordée de belles maisons, et qui permettait de mettre à son point le superbe spécimen de l’art gothique au XIIIe siècle. »
Extrait Une ville idéale.

Vue sur la grande place de la
cathédrale au travers d’un quadrilobe
Pour écrire Le secret de Wilhem Storitz, Jules Verne s’est fortement inspiré de sa ville. Au fil du récit on reconnaît bien la capitale picarde. La cathédrale de la ville imaginaire de Ragz (Hongrie) évoque fortement la cathédrale d’Amiens :
« Les principales rues de Ragz se terminent devant la cathédrale de Saint-Michel, un monument du XIIIe siècle. […]Sa façade flanquée de deux tours, sa flèche posée au transept, haute de 315 pieds, son portail central aux voussures très fouillées, sa grande rosace que traversent les rayons du soleil couchant et dont s’éclaire largement alors la grande nef. »
Extrait Le secret de Wilhelm Storitz.
Le théâtre (rue des Trois cailloux)
« Je remontais la rue des Trois Cailloux vers la gare. Et qu’est-ce que je vis ? A gauche, un superbe théâtre, bien dégagé des maisons voisines, avec une large façade, de cette architecture polychrome que Charles Garnier a si imprudemment mise à la mode ! Un péristyle, confortablement aménagé, donnait accès aux escaliers qui montaient à la salle. Plus de barrières incommodes, de ces étroites allées de labyrinthe, qui, la veille encore, servaient à contenir un public trop insuffisant, hélas ! Quant à l’ancienne salle, disparue, et les débris s’en vendaient sans doute au marché à la « réderie » comme des vestiges de l’âge de pierre ! »*
Extrait Une ville idéale.

 
La Place Saint-Denis (aujourd'hui Place René Goblet)
Conçue en 1839 par l’architecte Auguste Cheussey, cette place fut aménagée à l’emplacement d’un ancien cimetière. En parcourant la rue de Noyon, Jules Verne nous parle de deux institutions qu’il fréquentait.

« Je traversai la place Saint Denis […] Enfin je me précipitai comme une avalanche dans la rue de Noyon. Là s’élevaient deux hôtels que je ne connaissais pas, que je ne pouvais pas connaître.
D’un côté, j’aperçus l’hôtel de la Société industrielle, avec ses bâtiments déjà vieux, rejetant par une haute cheminée les vapeurs qui faisaient mouvoir, sans doute, les admirables métiers -compositeurs d’Edouard Gand- rêve enfin réalisé de notre savant collègue. De l’autre côté se dressait l’hôtel des postes, superbe édifice qui contrastait singulièrement avec la boutique humide, obscure, où, la veille, après vingt minutes d’attente, j’étais parvenu à retirer une lettre, à travers l’un de ces étroits guichets si propices aux torticolis ! ».
Extrait Une ville idéale.
C’est dans les salons Saint Denis créés en 1855 sur la place du même nom (détruits par un incendie en 1904), que Jules Verne donna en 1877 un bal travesti sur le thème de son roman De la Terre à la Lune. Il accueillit ainsi 700 invités, tous costumés, dont le célèbre photographe Nadar.
« Quand on vit avec les provinciaux, il faut hurler avec les provinciaux. Le bal en question a été magnifique, en le donnant, je savais que je faisais le plus grand plaisir à ma femme…Et ma femme n’a pu y assister ! Vous voyez d’ici le crève-cœur !! Vous savez bien pourquoi, en partie je suis à Amiens. La vie de Paris avec ma femme, telle que vous la connaissez, était impossible. Eh bien, j’ai hurlé avec les loups, mais il n’y a pas lieu de s’en repentir ».*
La rue des otages
Dans cette rue se trouve le Lycée de Jeunes Filles, inauguré en 1887 (aujourd’hui Lycée Madeleine Michelis). Jules Verne est invité à y prononcer un discours de distribution des prix, le 29 juillet 1893 :
«Gentilles fillettes, laissez-vous devenir de belles demoiselles. Demoiselles, devenez d’excellentes mères de famille. Mères de famille, devenez des aïeules couronnées de cheveux blancs. Cette couronne-là vous sied mieux que notre calvitie précoce, dénudant nos crânes avant l’âge ! »
 
Les petits jardins du chemin de fer (aujourd’hui square Jules Verne)
Le monument représentant Jules Verne en buste et trois enfants lisant les Voyages extraordinaires a été sculpté en 1908 par Albert Roze (1861-1952). Un an après avoir réalisé la tombe de Jules Verne, le sculpteur amiénois propose sa candidature pour créer un monument dédié à l’écrivain. Les fonds nécessaires sont obtenus grâce à une souscription publique lancée auprès des écoles. Cet « hommage des enfants du monde entier à Jules Verne » ne sera finalement pas aussi ambitieux que prévu. Le monument est réduit faute de fonds et pour des raisons de stabilité du terrain. Le square est construit sur la ligne de train Paris-Boulogne.

Ainsi s’achève le parcours de Jules Verne ! Après avoir arpenté les rues et les institutions culturelles de la ville, notre auteur rentre chez lui au 2 rue Charles Dubois pour dîner et se coucher de bonne heure. Car demain dès 5 heures du matin, il se remettra au travail.

L’Office de Tourisme d’Amiens Métropole propose la visite guidée « Une ville idéale », pour tout renseignement téléphoner au 00 33 (0)3 22 71 60 50 ou écrire à ot@amiens-metropole.com. >>