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Il y a 50 ans, la rumeur d’Amiens

Février 1970, à Amiens, une rumeur se propage sur fond d’antisémitisme et de traite 
des blanches : des femmes seraient enlevées dans les cabines d’essayage du centre-ville. 

Il y a 50 ans, la rumeur d’Amiens 1 © Archives municipales et communautaires d’Amiens / 6Fi3243

05.02.2020

JDA 938

Le 26 juin 1980, 31, rue Gaulthier-de-Rumilly : des ouvriers découvrent des restes humains en vidangeant la fosse septique d’une ancienne boutique de fleurs. L’alliance retrouvée parle : il s’agit de Françoise Beaudhuin, une voisine, disparue le 7 février 1970. Le fils de l’ancienne fleuriste, interné à l’hôpital psychiatrique depuis, passe aux aveux. Pour le Courrier Picard, c’est la fin officielle de la rumeur d’Amiens, qui a angoissé la ville dix ans plus tôt. Mais cette disparition en était-elle vraiment le début ?

 

PROSTITUÉES À L’ÉTRANGER

En février 1970, quatre mois avant l’ouverture du premier supermarché Delta (qui s’appellera plus tard Mammouth puis Auchan) dans cet Amiens des Simca et des DS, personne ne parle de la jeune mère de famille Françoise Beaudhuin. Mais un bruit court. Des femmes disparaîtraient, piégées dans des cabines d’essayage du centre-ville, enlevées et envoyées dans un réseau de prostitution à Tanger ou Beyrouth. À l’usine Goodyear ouverte depuis dix ans, parmi les 3 000 élèves de la cité scolaire ou dans les chic salons Godbert (l’actuelle Comédie de Picardie) qui avaient accueilli Malraux en 1966, des gens racontent... « On parle d’une aiguille dissimulée dans des chaussures qui injecterait une drogue, relate Alain Trogneux, auteur d’Amiens, années 70 : la fin des Trente glorieuses. Et qu’une fois endormies, les femmes seraient embarquées quai de la Somme... » « On est en plein dans le mythe de la traite des Blanches, une hystérie qui vient de loin », analyse Jean-Pierre Garcia, alors étudiant et futur fondateur du Festival du film d’Amiens.

 

DES COMMERÇANTS JUIFS VISÉS

À l’époque, Amiens a connu ses petits crimes crapuleux. La prostitution, bien qu’interdite, existe. Reste qu’aucune disparition n’a été signalée. Et celle de Françoise Beaudhuin ne paraît pas liée à l’affaire, le principal suspect étant alors son mari. Qu’importe, la rumeur s’est installée. « Les jeunes la répandaient, surtout les nanas entre elles », concède Garcia. Elle devient vite collante et malsaine. Car les magasins visés, Corinne et Willy ou Liberty, situés rue de Beauvais, sont tenus par des Juifs. L’histoire et ses heures sombres bégayent. Aux troquets, les discussions tournent en boucle. Jean-Pierre Garcia, qui fondera le Mrap (mouvement antiraciste) dans la foulée, se souvient : « Un mec va dire à une copine vendeuse : “Arrête de bosser là, le gars n’est pas de confiance...”. Et puis on cherche à savoir qui est juif ». Charles David, patron de Liberty où les jeans sont bon marché, est ciblé. « Certains disent que, s’il peut vendre des produits pas cher, c’est qu’il fait son bénéfice autrement. »

 

UN RÉCIT STÉRÉOTYPÉ

Au printemps, débarque un jeune journaliste alerté par une petite dépêche AFP. Claude Fischler, 23 ans, avait été captivé par le livre-enquête d’Edgar Morin sur la rumeur d’Orléans paru un an avant, et dont l’affaire d’Amiens ne semble être qu’un copier-coller. « Cette rumeur de cabines et de traite des Blanches est une histoire stéréotypée qui courait avant-guerre et que l’on vient calquer », explique aujourd’hui celui que cette enquête a fait basculer dans la recherche. Depuis, directeur au CNRS, il a observé comment la rumeur tombe sur des gens perçus comme différents. « Il y avait ces jumeaux qui vendaient du tissu au mètre et que l’on disait homosexuels ou la patronne de Madame X, sous la tour Perret, une femme divorcée... C’est d’abord une histoire de mœurs avec une connotation sexuelle qui devient antisémite. » Et qui s’éteint en juin 1970, bien avant la découverte du corps de Françoise Beaudhuin. Selon Claude Fischler, « la rumeur meurt quand le récit devient délirant. À Orléans, on parlait de sous-marins sur la Loire ; à Amiens, des bateaux rejoignant la Manche. Beaucoup arrêtent d’y croire. D’autres cessent juste d’en parler, convaincus qu’il n’y a pas de fumée sans feu... ».

//Antoine Caux

 

Il y a 50 ans, la rumeur d’Amiens 2 © Archives municipales et communautaires d’Amiens / 4Fi193

© Archives municipales et communautaires d’Amiens / 4Fi193

 

La rumeur devient un film

En 1975, le journaliste Marcel Trillat et
 le réalisateur Michel Pamart tournent 
à Amiens La Rumeur, inspiré de l’histoire amiénoise. Le film diffusé sur Antenne 2 en 1976 mêle vrais acteurs 
et jeunesse locale, notamment l’avocat Pascal Pouillot. Le parti pris des auteurs : suivre le journaliste du coin qui reçoit des pressions pour ne pas donner à Amiens une réputation antisémite.

 

Il y a 50 ans, la rumeur d’Amiens 3 © D.R.

© D.R.

 

« LE DÉSIR D’Y CROIRE »

Directeur du centre Edgar-Morin à l’école des hautes études en sciences sociales, Claude Fischler est l’auteur de La rumeur d’Amiens, qui compléta le livre d’Edgar
 Morin consacré à celle d’orléans.

 

Comment une rumeur s’installe-t-elle ?

Cette fin des années 1960 est une époque
 de rupture, un moment de bascule pour 
la société traditionnelle. Amiens est une ville moyenne, catholique, avec des institutions religieuses fortes, où cohabitent des parties modernes, dues aux démolitions de la guerre, et plus anciennes avec notamment le mythe des souterrains. L’ancien monde, celui de 
la morale sexuelle et familiale, se heurte
 au nouveau, celui de l’autonomie des jeunes, des minijupes, des jeans unisexe... C’est 
un moment de trouble, voire de danger
 que l’on n’arrive pas à nommer.

 

Pourquoi ça marche ?

Il y a le désir d’y croire. Le « Oh bah oui !
 ce n’est pas étonnant » ou « Il n’y a pas
 de fumée sans feu » sont des mécanismes très actifs dans la croyance. Claude Lévi-Strauss disait : « Il y a dans ces histoires quelque chose de bon à prendre ». Ça rentre dans
 les cases du cerveau sans qu’il y ait 
un réflexe de défense qui se déclenche.

//Propos recueillis par Antoine Caux