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Entre bonnes nouvelles industrielles et crise sanitaire, comment se porte l’économie locale ? Alain Gest, président d’Amiens Métropole, et Marc Foucault, vice-président délégué au développement économique, font le point. Entretien. 

« Toute notre politique est axée sur l’attractivité et l’emploi » 1 © Yn̈sect
Ÿnsect a choisi le site de Poulainville pour implanter son projet de ferme verticale d’insectes. L’ouverture est prévue pour 2022 avec plus de 100 emplois. Et, à terme, 500 emplois espérés, directs et indirects.
© Yn̈sect

13.01.2021

JDA 968

// L’évolution du chômage

JDA : Où en est l’emploi à Amiens Métropole ?

 Alain Gest : En 2014, le taux de chômage était deux points au-dessus de la moyenne nationale. Il n’est plus qu’à un point en 2020 malgré la crise sanitaire que nous traversons. En dépit des fermetures, comme Whirlpool en 2018, le solde entre les emplois créés et ceux détruits est positif : 3 500 emplois en plus entre 2015 et 2020 selon l’Urssaf.

 

Comment s’explique cette amélioration ?

 A. G. : Par l’arrivée d’entreprises. Dont Amazon, bien sûr, où travaillent environ 900 personnes. Il y en a eu de nombreuses autres, séduites par Amiens, comme Ÿnsect (lire ici l’article du JDA #888, ndlr) : un projet industriel novateur qui intéresse le monde entier. Certaines ne font pas de bruit, telle CGI France (services numériques, ndlr) rue de La-Vallée, où il y a plus de 400 salariés.

 

Quid des centres
 de relation clientèle ?

 A. G. : Ils continuent de croître. Coriolis, 800 salariés, embauche 80 personnes. Quand on a lancé cette politique il y a vingt ans, tout le monde pensait que ces emplois seraient délocalisés. Il y en a eu, en France. Mais nos entreprises sont stables, et de nouvelles s’implantent.

  Marc Foucault : C’est aussi de la révolution numérique, secteur où nous avons quasiment une création d’entreprise par mois depuis juillet, comme Hello Watt ou Infodis. J’ai l’impression que cela va se prolonger en 2021, avec des annonces à venir. Le centre de relation clientèle n’a plus rien à voir avec avant. On constate une montée en gamme.

 

Amiens Métropole
 a gagné en attractivité ?

 A.G. : Il y a un mouvement de fond. L’agglomération est jugée plus attrayante par les entreprises, grâce aux efforts que l’on fournit, par exemple avec notre service accueil mobilité, cogéré par la chambre de commerce. Mais aussi les diverses aides aux entreprises et le travail en faveur de l’attractivité de notre territoire, sa qualité de vie. Déjà avant la crise, toute notre politique était axée sur l’attractivité et l’emploi.

 

D’autres bonnes nouvelles ?

 A. G. : Igol vient de nous réserver des terrains au pôle d’activités Jules-Verne. C’est une très belle entreprise, leader chez les fabricants d’huile de moteur, dont le siège a toujours été à Amiens. D’autres entreprises vont s’implanter route de Roye. Nous n’aurons bientôt plus beaucoup de foncier disponible dans ce secteur.

 

D’où la poursuite de Boréalia ?

 A. G. : Boréalia est un projet d’aménagement économique à l’ouest d’Amiens, à proximité du péage de l’autoroute. Logements et bureaux s’y développent. Nous préparons 60 hectares. Il y en a pour deux ans. Nous y aimerions des entreprises tournées vers la transition écologique et énergétique.

 

« Toute notre politique est axée sur l’attractivité et l’emploi » 2 © Laurent Rousselin / Amiens Métropole

La relation clientèle continue d’engendrer des emplois. À Coriolis (photo, 800 salariés), 80 recrutements sont en cours.

© Laurent Rousselin / Amiens Métropole

 

LE CHIFFRE : 3 500 

C’est le nombre d’emplois gagnés entre 2015 et 2020 à Amiens Métropole en soustrayant ceux détruits à ceux créés.

 

// La stratégie d’Amiens Métropole

Quels ont été les choix des pouvoirs publics ?

 Marc Foucault : Amiens s’est positionné sur les grands viviers d’emplois du XXIe siècle : la transition écologique et la révolution numérique. Si la ville ne s’était pas préparée, elle aurait été rayée de la carte économiquement. Ÿnsect et Valeo sont deux exemples d’envergure mondiale.

 

Qu’est-ce que Ÿnsect ?

 M. F. : La plus grosse levée de fonds en Europe ces derniers mois : 400 M€. C’est un fait économique et de société majeur. Ÿnsect est au cœur de la révolution alimentaire, du travail de biotechnologie sur les protéines animales. Ils mettent en place leur équipe technique, d’une vingtaine de personnes, et prévoient une ouverture à Poulainville pour 2022 avec plus de 100 emplois. Et, à terme, 500 emplois, directs et indirects. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas accueilli un tel projet industriel. C’est un signe, comme Valeo.

 

Vous liez Valeo à la transition écologique ?

 M. F.: Valeo est au cœur de la croissance verte. Aujourd’hui, 80 % des moteurs sont thermiques et 20 % hybrides ou électriques. En 2030, ce sera l’inverse. Et cette révolution va se faire ici. Pas à Bordeaux, Lyon ou Montpellier. Les Amiénois peuvent être fiers. La commande de Mercedes (embrayages pour hybrides, ndlr), d’un milliard d’euros, n’est que la première. Cela les positionne en tête de gondole sur le marché de l’hybride et de l’électrique.

 

Et la révolution numérique ?

 M. F. : C’est un autre gisement. Coriolis compte presque autant d’emplois que Dunlop. Médiamétrie, c’est près de 500 emplois. Et Orange Bank, CGI, Amazon... Tout est lié. On parle souvent des centres de relation clientèle, mais en réalité c’est toute la question des “data” (données, ndlr) qui est derrière. Leur transfert, leur gestion. Cela va créer des millions d’emplois dans le monde. Et en représente déjà 5 000 chez nous.

Alain Gest : D’où le soutien que nous avons apporté au MiPih (data center à Intercampus, ndlr), qui dépasse le nombre d’emplois qu’il s’était engagé à créer.

 

Quelle est l’importance de la recherche ?

 M. F. : Valeo, cela représente près de 200 chercheurs de très haut niveau à Amiens. Pour l’UPJV, pour l’Ésiee / UniLaSalle, c’est très important. Les gens s’installent là où l’on peut se former, faire des études, trouver des emplois intéressants.

 A. G. : L’Ésiee est un bon exemple. Nous y avons rehaussé notre participation il y a quelques années pour garder une école d’ingénieurs à Amiens. Là, on prévoit un doublement des effectifs. C’est un élément d’attractivité. Des entreprises viennent ici car elles peuvent trouver du personnel. Et inversement, c’est l’assurance pour cette école d’avoir à former de nouveaux élèves.

 

Enseignement et économie sont donc liés ?

 M.F. : Il y eut des époques où ce lien pouvait être ténu. Aujourd’hui, c’est impossible, tout le monde doit être bien formé.

 A. G. : Autre exemple, le Greco (Groupement de recherches et d’études en chirurgie robotisée de l’UPJV, ndlr). Nous ne sommes pas à l’origine de son efficience. Mais lui apportons un soutien. Car les premières mondiales à Amiens, en l’occurrence au CHU, servent l’attractivité. On espère, peut-être, la fabrication des robots nécessaires au professeur Lefranc et ses collègues. De l’emploi grâce aux projets médicaux de haut niveau. La filière santé est l’une des cibles d’Amiens cluster (aux côtés du numérique et de la transition énergétique, ndlr). Les chercheurs de grand talent doivent se sentir soutenus.

 

Comment la collectivité s’implique-t-elle ?

 A. G. : Quand une entreprise dit : “Tiens, la ville d’Amiens nous intéresse”, on sait qu’elle n’a pas que nous dans le viseur. Il faut faire dans l’humain. Nous intervenons par convention avec le conseil régional, premier sur la compétence du développement économique. Cela fonctionne bien. Et nous avons une oreille attentive de l’État. Suivre de près les projets joue un rôle primordial sur la prise de décision.

 M. F. : En répondant à un appel d’offres monstrueux, Valeo sait qu’il n’est pas seul, qu’il a Amiens Métropole, la Région et l’État derrière lui. Et des dispositifs financiers, bien sûr. C’est un dossier sur lequel nous sommes intervenus en août. Mais à chaque conseil d’Amiens Métropole, c’est 30 ou 40 emplois qui sont soutenus par nos délibérations ! On a un dispositif simple : 3 000 € par emploi que l’on verse au fil des créations. Il faut pour cela que l’entreprise s’engage à créer au moins neuf emplois. L’aide à l’immobilier, qui nécessite cinq emplois créés au minimum, est de 4 000 € par emploi.

 

Valeo est un dossier exceptionnel ?

 A. G. : Oui. Ce dossier est resté confidentiel trois mois. Valeo est venu nous trouver en disant : “Pour un client allemand, on est en concurrence avec un groupe allemand qui produit en Roumanie. Pouvez-vous nous aider ?”. D’habitude, c’est : “Je vais créer tant d’emplois, combien me donnez-vous ?”. Là, il s’agissait de gagner un combat. Nous nous sommes donc tous mobilisés.

 M. F. : Et Valeo nous a dit : “Nous sommes Amiens, nous sommes les Hauts-de-France, nous sommes la France”.

« Toute notre politique est axée sur l’attractivité et l’emploi » 3 © Laurent Rousselin / Amiens Métropole

« Les gens s’installent là où l’on peut se former et trouver
 des emplois intéressants »

Marc Foucault, vice-président d’Amiens Métropole délégué au développement économique

© Laurent Rousselin / Amiens Métropole

 

« Ces aides nous encouragent »

Le soutien financier proposé par Amiens Métropole a permis à des entreprises de maintenir leur activité, à certaines même de se développer. Exemples.

Avec la crise sanitaire, la création de son magasin spécialisé dans le matériel médical et le maintien à domicile à Longueau a été reportée. Mais il y a trois semaines, il a bel et bien ouvert. « Je me suis dit qu’il fallait quand même se lancer. Je travaille dans un domaine porteur », témoigne Thierry Lefebvre (photo), également responsable de Cap Vital Santé à Pont-de-Metz. Pour mener à bien son projet, il a sollicité Amiens Métropole. La collectivité lui a octroyé une aide à l’investissement matériel (15 % du montant HT d'investissements, plafonnée à 6 000 € sur trois ans) lui permettant d’aménager son nouveau magasin et financer une partie du matériel informatique : « J’ai été solidaire, précise-t-il. J’ai choisi des sociétés amiénoises ». Ainsi qu’une aide à l’embauche de 1 500 €, qui a permis la création de deux emplois en CDI : « Ces aides nous encouragent ».

 

DES EXONÉRATIONS DE LOYER

Rue au Lin, dans le centre d’Amiens, Yann Herbette a quant à lui obtenu des exonérations du loyer de sa boutique Dynamite Games installée dans des locaux appartenant à la Ville. Soit une exonération totale en mars et avril 2020, une remise de 50 % de mai à août puis de 25 % de septembre à décembre. « Sans cette aide et celles de l'État, le magasin, qui a dû baisser le rideau pendant les deux confinements, aurait fermé définitivement, assure Yann Herbette. Il y a eu un rebond de fréquentation en décembre mais on ne rattrape pas deux mois d’activité en un seul… Et janvier commence timidement : les clients se déplacent moins. » D’autres aides destinées principalement aux très petites entreprises (TPE) existent : fonds passerelle, aide à l’adaptation sanitaire… Au total, Amiens Métropole et la Ville ont prévu 20 M€ pour soutenir les entreprises pendant la pandémie.

//Lysiane Voisin

 

« Toute notre politique est axée sur l’attractivité et l’emploi » 4 © Laurent Rousselin / Amiens Métropole

© Laurent Rousselin / Amiens Métropole

 

// La situation industrielle

« Toute notre politique est axée sur l’attractivité et l’emploi » 5 © Laurent Rousselin / Amiens Métropole

« Le pneumatique est toujours présent à Amiens. Dunlop emploie autour de 900 personnes »

Alain Gest, président d’Amiens Métropole

© Laurent Rousselin / Amiens Métropole

 

Pouvez-vous faire un point sur Whirlpool ?

 Alain Gest : Il y a eu plusieurs temps dans ce dossier suivi au plus haut niveau. Dont deux malheureux : la décision de fermer de la part de Whirlpool, bien sûr, mais aussi l’échec du premier projet de reprise. Tout le monde y a cru, cela s’est révélé un fiasco. Puis il y a eu la reprise par Ageco. Et de nombreuses rencontres entre élus locaux, représentants de l’État et du personnel pour suivre l’évolution.

 

Et Ageco est désormais en difficulté.

 A. G. : Cela n’a rien à voir avec la première reprise. Il y a une activité réelle, les gens travaillent. C’est juste que le chiffre d’affaires n’assure pas la rentabilité. Il y a trois possibilités : trouver un repreneur, faire un partenariat de direction ou arrêter l’activité.

 

Vous gardez espoir ?

 A. G. : Si Ageco se finissait mal, ce serait terrible pour les salariés : un troisième licenciement. Mais on espère encore. Et le site Whirlpool, ce n’est pas qu’Ageco. La Maison du cèdre, déjà implantée à l’espace industriel nord, est intéressée, de même que le groupe Alliance. Et il reste les locaux de Logigaz dont nous nous portons acquéreurs auprès de Whirlpool pour l’euro symbolique. Logigaz est parti quelques centaines de mètres plus loin car ils étaient trop à l’étroit pour leurs 170 employés !

 

Où en est la refonte du site de Goodyear ?

 A. G. : L’acquéreur du site annonce toujours 200 emplois dans la logistique. Après avoir tout démoli, le chantier de construction va reprendre. C’est un début.

 

Que pensez-vous des accords chez Dunlop ?

 A. G. : Faisons un panorama du pneumatique. Les annonces de Michelin de la semaine dernière, Bridgestone il y a quelques mois, un marché de plus en plus récupéré par la Chine… Et chez nous ? Un accord a été passé avec les syndicats de Dunlop : moyennant des sacrifices de la part des salariés, ils obtiennent la fabrication de pneus haut de gamme. Quand, en 2014, on disait vouloir maintenir la filière pneumatique à Amiens, tout le monde riait. Aujourd’hui, il y a toujours autour de 900 personnes chez Dunlop.

 

« Toute notre politique est axée sur l’attractivité et l’emploi » 6 © Laurent Rousselin / Amiens Métropole

À Dunlop, le retour aux quatre-huit, signé entre la direction et les syndicats en novembre, a permis de sauvegarder les emplois.

© Laurent Rousselin / Amiens Métropole

 

// La crise sanitaire

Quel est l’impact sur le territoire ?

 Alain Gest : Obtenir des chiffres est compliqué. Curieusement, depuis le début de l’épidémie, nous avons enregistré plus d’implantations, réalisées ou à venir, avec des engagements de création d’environ 500 emplois, que de défaillances. Cela ne veut pas dire qu’il n’y en aura pas…

 Marc Foucault : Personne n’est certain de ses prévisions. En 2020, en France, le chiffre de faillites est le plus bas de ces vingt dernières années : - 40 % par rapport à 2019. Notre économie est sous cloche, administrée, par exemple grâce au chômage partiel. On a injecté massivement de l’argent, 700 milliards de l’Europe, avant qu’il ne soit trop tard. Cela explique ce faible taux de faillites, mais aussi les incertitudes.

 

L’économie est-elle sous respiration artificielle ?

 A.G. : Oui, mais des entreprises passent le cap et n’hésitent pas à investir ici. On s’attendait à des renoncements. C’est arrivé : deux entreprises qui devaient s’installer sur le site de Whirlpool ont changé d’avis. Nous sommes quand même dans une phase favorable, sous réserve de la suite de l’épidémie. Même si dans certains métiers, comme l’hôtellerie et la restauration, cela sera compliqué. Des entreprises ne redémarreront pas…

 M. F. : À l’inverse, des secteurs comme le BTP sont relativement préservés. C’est très important pour les économies locales.

 

Grâce à l’investissement public ?

 A. G. : L’investissement des collectivités territoriales tire l’économie. C’est pourquoi nous sommes très attentifs aux aides que nous recevons de l’État. Et nous apportons aussi aux entreprises de l’argent que nous n’avions pas prévu de dépenser, via notre plan de relance.

 

Peut-on chiffrer les imprévus ?

 A. G. : Au moins 3 M€ dans les transports, à peu près autant pour le reste. On ne sait pas ce qui va se passer, à quelle hauteur nous allons être sollicités par les entreprises. Ce qui est sûr, c’est que l’on essaye de sauver les emplois. Quand nous décidons de soutenir GL Events, qui gère Mégacité, en lui confiant un nouveau contrat pour 2021, nous sauvons 19 emplois. Nous aurions pu arrêter, faute d’activité. Nous maintenons aussi nos aides aux associations, qui ont souvent des salariés.

//Propos recueillis par Jean-Christophe Fouquet