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La cavité apparue brusquement le 12 août derrière l’hôtel de ville a fait couler beaucoup d’encre. Avec elle, plus de deux mille ans d’histoire refont surface. Mais la terre garde ses secrets.

Un trou dans l’histoire © Sébastien Coquille - Amiens Métropole
La cavité telle qu’elle est apparue le 12 août.
© Sébastien Coquille - Amiens Métropole

04.09.2019

JDA 920

Elle a fait son trou au moment le plus creux de l’année. Inattendue et imposante, une cavité a surgi dans la nuit du 11 au 12 août derrière l’hôtel de ville, place Léon-Debouverie, devant la brasserie La Bonne Humeur – sans faire de blessé en ce lieu où se déroule le marché du samedi. L’excavation, d’environ cinq mètres de diamètre et sept de profondeur, a sorti la France de sa torpeur estivale. Et mis Amiens sur le devant de la scène, entre détournements sur Internet et relais dans les médias nationaux, de BFM TV à Sciences et Avenir en passant par 20 Minutes.

 

QUESTION DE FOND
Après le choc, après l’humour, est venu le temps des attroupements de badauds et des questionnements. Pourquoi cette cavité ? L’hypothèse de la fuite tombe à l’eau faute d’indice probant. Reste celle de la chaleur, disloquant le sol. Corollaire, et c’est le cœur du problème : où les “matériaux” (les gravats) ont-ils disparu ? Qu’y a-t-il réellement sous la place Léon-Debouverie ? Les services d’archéologie préventive et de gestion des risques d’Amiens Métropole ont immédiatement planché sur le sujet.

 

L’AMPHITHÉÂTRE GALLO-ROMAIN ?
L’analyse des archives indique la présence de caves médiévales, dites “gothiques”, comme Amiens en possède beaucoup (lire plus bas). Et, en dessous, des vestiges de l’amphithéâtre galloromain, récemment reconstitué virtuellement par Octus (JDA #906) et partiellement utilisé jusqu’au XIe siècle, notamment en tant que lieu de pouvoir : le castillon. « Il accueillait de 12 000 à 15 000 personnes, il fallait bien les évacuer, d’où d’éventuels couloirs de circulation sous le premier rang de gradins », rappelle Josabeth Millereux, à la tête du service archéologie préventive. D’autant que la cavité est apparue à la jonction de l’arène et des gradins (voir carte). Est-ce l’un de ces couloirs qui aurait lâché ? Peu probable : la construction des caves, datées faute d’élément précis entre le XIIIe siècle et le tout début du XVIIe, les a théoriquement détruits. De plus, on en réutilisait les pierres.

Un trou dans l’histoire © D'après l’annexe archéologique 5A du plan d’occupation des sols de la commune d’Amiens – direction de l’aménagement et de l’urbanisme, juillet 1984

© D’après l’annexe archéologique 5A du plan d’occupation des sols de la commune d’Amiens – direction de l’aménagement et de l’urbanisme, juillet 1984

Cercles : les gradins de l'amphithéâtre gallo-romain. En pointillé : l'époque médiévale, dont les caves gothiques et l'église Saint-Firmin-du-Catillon, aujourd'hui disparue. Trait continu : le bâti existant. Cercle rouge : le lieu de l'effondrement. 

 

OU LA COUCHE ALLUVIONNAIRE ?
« Nous sommes ici en fond de vallée. Il y a donc une couche alluvionnaire. De la tourbe ou de la grave », réoriente Baptiste Marchand, également archéologue. Cette terre potentiellement meuble, correspondant à l’ancien lit de la Somme, pourrait ainsi être à l’origine d’une réaction en chaîne jusqu’à la surface. Un événement impossible à anticiper après des siècles d’occupation humaine, de « séquences anthropiques » comme disent les spécialistes : constructions, exhaussements contre les crues, remblaiements, bombardements, reconstructions… Différentes méthodes ont tenté de percer le mystère du trou. Un trou au diamètre doublé afin de déblayer les gravats avec des engins de chantier, permettant au service gestion des risques de mettre au jour un vestige d’escalier (muré, lire ci-dessous) menant d’une cave à une autre, confirmant ainsi les plans.

 

DE LA PELLE AU RADAR
Impossible d’aller plus loin – sauf à transformer la place Léon-Debouverie en immense cratère. Amiens Métropole a ensuite fait appel à l’entreprise JFM Conseils, spécialisée dans l’analyse au géo-radar, afin de scanner la place en quête « d’anomalies à interpréter ». De quoi se rassurer sur l’état du sol à quelques mètres sous le parking de la place. Mais pas de quoi répondre aux interrogations premières. Les risques écartés, la priorité d’Amiens Métropole est que la place reprenne une activité normale. Reboucher, réinstaller les réseaux, refaire la voirie puis autoriser les deux commerces concernés à rouvrir : la brasserie La Bonne Humeur et la bien nommée… Cave du houblon.

//Jean-Christophe Fouquet

 

 

//DÉROULÉ DES FAITS

12 AOÛT

La chaussée se craquelle et s’effondre dans la nuit place Léon-Debouverie. La chose est constatée au petit jour. Le périmètre est alors sécurisé et des riverains évacués par les secours. Les commerces attenants sont heureusement en pause estivale. On fait tomber le bitume et les pavés pendant dans le vide.

13-16 AOÛT

Les concessionnaires dévient les réseaux (eau, gaz, électricité, Internet). Des entreprises comme Watel et Eurovia sont sollicitées pour déblayer et préparer les investigations.

19-20 AOÛT

Poursuite des travaux. Il s’agit notamment de démonter la véranda de la brasserie La Bonne humeur, dont le sol pend partiellement dans le vide. Puis d’évaser le trou, qui finit par doubler de diamètre, afin de l’explorer en sécurité.

Un trou dans l’histoire  © Sébastien Coquille - Amiens Métropole

© Sébastien Coquille - Amiens Métropole

21 AOÛT

Avec l’aide des pompiers, une tyrolienne permet aux experts d’Amiens Métropole de descendre ausculter la cavité et de déblayer les vestiges d’un escalier menant d’une cave gothique à une autre, confirmant les plans. Impossible d’en savoir plus. Autre piste : le géo-radar. En attendant l’arrivée du prestataire de la collectivité, JFM Conseils, le chantier est en pause.

 

Un trou dans l’histoire © Sébastien Coquille - Amiens Métropole

© Sébastien Coquille - Amiens Métropole

26 AOÛT

JFM Conseils, en dialogue avec le service d’archéologie préventive et celui de gestion des risques d’Amiens Métropole, scanne le sol de la moitié de la place. Mais il est difficile de le faire parler à une telle profondeur.

27 AOÛT

Un engin de chantier creuse encore de deux mètres le trou. Une autre tentative en quête de pierres de la cave gothique. On n’en trouve aucune trace, ce qui fait pencher vers l’hypothèse de sa disparition ancienne.

28 AOÛT

Nouvelle analyse avec les experts des parties concernées. Comment reboucher la cavité de façon sûre, tout en assurant l’intégrité du bâtiment attenant ?

30 AOÛT

Première étape de remblaiement : environ 130 m3 de « béton liquide s’insérant dans les anfractuosités pour bien épouser les formes et se compacter », explique Olivier Caron, chef du service voirie d’Amiens Métropole. S’ensuit une période de séchage, avant une deuxième couche de béton liquide de 60 m3 le 2 septembre.

Un trou dans l’histoire © Sébastien Coquille - Amiens Métropole

© Sébastien Coquille - Amiens Métropole

3 SEPTEMBRE

Nouvelle investigation de la place par une entreprise spécialisée, cette fois au-delà des 5 m de profondeur. Les conclusions viendront plus tard : les données collectées doivent, là encore, être interprétées.

ET APRÈS ?

Il s’agira de reboucher, normalement avant la fin de la semaine, jusqu’à hauteur des réseaux. Ces derniers devront alors être reconnectés avant de refaire la voirie. L’objectif est de rouvrir les commerces au plus vite. Si la sécurité le permet.

 

CINQ HECTARES DE CAVITÉS SOUS SURVEILLANCE

Un trou dans l’histoire © Yann Hubert - Amiens Métropole

© Yann Hubert - Amiens Métropole
Une vidéo nommée “caves gothiques à Amiens” est à retrouver sur Youtube.

Le service gestion des risques d’Amiens Métropole suit de près environ cinq hectares de cavités. Il en existe trois types. Les plus nombreuses sont les anciennes carrières, surtout sur le versant nord de la Somme, sur le plateau crayeux (Saint-Pierre et Saint-Maurice). Quand elles deviennent trop dangereuses, la collectivité intervient. Derniers exemples en date : 2 400 m3 comblés en juillet 2018 à cinq mètres sous l’avenue Charles-de-Gaulle (JDA #885), puis, un an plus tard, 1 300 m3 à Camon, en partie sous le stade Lucien-Jovelin (JDA #915). Moins dangereuses, les deux autres types de cavités sous l’espace public sont les caves médiévales, dites caves gothiques, et les muches. Ces abris de fortune reprenaient d’ailleurs en partie l’existant, caves ou carrières. Et sont à l’origine de nombreuses légendes urbaines… Afin de renforcer ses connaissances, le service gestion des risques planche sur une convention en 2020 avec le bureau de recherches géologiques et minières pour des analyses micro-gravimétriques. Parmi les cibles, si cela se concrétise : la place Léon-Debouverie.

 

La cave mystérieuse

Un trou dans l’histoire © Société des antiquaires de Picardie

© Société des antiquaires de Picardie
Pendant l’entre-deux-guerres, la cave est en mauvais état : on y voit déjà des infiltrations. Au fond à droite : l’escalier retrouvé.

Probablement détruite depuis longtemps, une cave gothique se trouvait à l’endroit de l’effondrement. Une trentaine de caves de ce type subsistent à Amiens.

On les désigne sous le terme générique de caves gothiques, et elles peuvent descendre (rarement, dans les secteurs les plus commerçants) jusqu’à trois niveaux de profondeur, soit une quinzaine de mètres. Il n’en reste qu’une trentaine, régulièrement visitées avec l’accord des propriétaires afin d’en vérifier l’intégrité. Mais dans l’enceinte de la ville médiévale (JDA #910), « il y en aurait eu jusqu’à environ 200 », estime Pascal Deparis, à la tête du service gestion des risques d’Amiens Métropole. Au fil des siècles, ces caves, interdites de construction sous la chaussée dès 1607, ont posé problème. « Après plusieurs accidents, un arrêté municipal de 1862 a obligé leur recensement, expose Baptiste Marchand, du service d’archéologie préventive d’Amiens Métropole. Mais toutes n’ont pas été déclarées. » En avril 1886, les caves situées sous la place Léon-Debouverie, alors nommée place de l’Hôtel-de-Ville, sont pour la plupart remblayées. Cela s’opère à l’occasion d’un nivellement du sol suite à la construction de l’hôtel des postes (1883-1886) par Charles Pinsard.

 

DEBOUT EN 1926
L’une d’entre elles y échappe : celle du 9, place de l’Hôtel-de-Ville. Une cave en deuxième niveau de sous-sol, de 3,5 mètres de hauteur maximale. Celle qui se situait sur les lieux de l’effondrement du 12 août dernier. Visitée de nouveau en 1926, elle n’apparaît pourtant pas dans la liste établie en 1931 des caves pouvant servir d’abri en cas de guerre. « Est-ce parce qu’elle n’était pas en assez bon état ? Nous l’ignorons », poursuit l’archéologue. Néanmoins, cette cave n’aurait pas attendu 2019 pour disparaître. « Elle n’a probablement pas survécu aux bombardements de 1940 », reprend Baptiste Marchand. Ce ne serait donc pas sa voûte qui aurait lâché cet été : des pierres auraient été retrouvées. Le phénomène risque donc de conserver son mystère.

Un trou dans l’histoire © Bruno Legeard / Service gestion des risques d’Amiens Métropole

© Bruno Legeard / Service gestion des risques d’Amiens Métropole

La portion d’escalier menant de la cave de niveau 1, murée, à celle de niveau 2, tel que photographiée le 21 août.